La Transsubstantiation du Plomb en Or

En ces quelques semaines électorales décisives il se joue, au-delà, à partir, des résultats, bien des choses au niveau de la gouvernance et de la gouvenementalité de la France et de l’Europe (et par l’OTAN de la partie, encore dominante, du monde). La question cruciale à laquelle tiennent les marchés, les médias et les élites techno-politiques nationaux, européens et atlantiques est d’aboutir à une stabilisation du « système », et même à un renforcement des institutions et des mécanismes qui le font tenir, quelques soient (et en s’appuyant sur !) les alternances politiques et la vox populi. On voit bien au niveau européen comment l’ajustement est en train de se faire sans déchirure du couple Franco-Allemand. Mais le sommet de l’OTAN à Chicago utilisera lui aussi avec « pragmatisme » et « réalisme » les ajustements et les alternances politiques. Certes c’est plus rapidement faisable dans un Etat hyper structuré, et hyper légitimé par les urnes, comme la France que ce ne l’est en Grèce. Sauf qu’on voit bien comment « le changement maintenant » en France facilite, même si cela reste limite vu le niveau de dégradation et de déligitimation des institutions et des élites politiques dans les pays du « Sud » européen, cette re-stabilisation et re-légitimation d’ensemble.

Ce n’est donc pas sans un brin d’humour qu’on peut constater que les médias glissent progressivement, mais rapidement, d’une lecture à une autre de la situation politique et institutionnelle française. On essaie de nous vendre maintenant, à l’inverse exacte de ce qui a été dit durant toute la période antérieure (par ces mêmes médias), que le débat présidentiel a été d’un « haut niveau » (Y.Calvi). Qu’il a même passionné les français (audimats et niveau de la participation électorale). De la crise de la politique, de la crise des institutions, de la crise de la représentation en France et en Europe il ne saurait plus être question ni débat ! L’élection de F. Hollande relégitime tout le système et renforce encore la présidentialisation extrême, quasi extrémiste, de celui-ci.

Ne vient-il pas de nous appeler à lui donner un Parlement qui lui soit tout entier « fidèle » ! La VI ième République pourra d’autant plus attendre que même ses derniers et fort discrets, désormais, hérauts négocient chèrement leurs places et leurs statuts dans cette V ième revigorée (après avoir pris soin d’abandonner toute velléité de remettre en cause même dans leurs projets les plus « osés » l’abandon au suffrage universel du Président. On ne sait jamais cela pourrait peut être un jour leur servir personnellement).

D’ailleurs le storytelling de l’enfance d’un chef nous est resservi à longueur d’antennes et de livres faits minute. Si, si F. Hollande ne pensait lui aussi, et sa maman, qu’à ça ! Une belle carrière « suprême » attend quelques fringants trentenaires ou quadras de la génération « Hollande » qui se fabrique dans les maroquins et cabinets du nouveau pouvoir. Il suffit d’en être dès la sortie de l’ENA ou d’HEC, les deux sont permis, comme la « Génération Mitterrand » vient d’en administrer la preuve. C’est fou comme une telle conception du pouvoir soude les élites techno- économico- politiques.

On a même droit à un début de revalorisation du Président sortant : Oh comme il réussi bien sa sortie, quelle classe ! Bientôt les néo-faschos ce seront les autres de l’UMP (Copé, Lemaire…) mais plus Sarko (On nous à déjà fait le coup avec De Gaulle – tient personne n’a commémoré le putsch factieux du 13 Mai 1958, fondateur de la V ième- puis avec Chirac. Là encore le cinquantenaire de la fin de l’Algérie française, un dada à Chichi, n’a pas donné lieu à de grandes effusions républicaines !). Le symbolisme républicain à la Jules Ferry semble mieux adapté pour entamer les législatives. Inutile pour l’instant d’être trop regardant politiquement et médiatiquement sur la nature complexe des résultats des votes à la présidentielle. Même si Le Pen a RECULé dans toutes les grandes métropoles et toutes les zones urbaines, y compris donc dans les « quartiers », le spectre de la peste brune est agité sans nuances (cela pouvant d’ailleurs, outre l’élection d’une majorité strictement fidèle au Président, permettre d’assurer le PCF et le Front de gauche de bénéficier d’un groupe parlementaire sans avoir à rien « négocier », comme l’ont fait sans plus moufter les « écolos nucléocrates », avec le parti socialiste). Mélanchon et le Front de gauche pourront continuer à croire, sans que soit là aussi bien regardé les résultats quantitatifs et qualitatifs de la présidentielle, qu’ils sont une alternative (comme en Amérique du Sud et en Grèce dit le prophète Jean-Luc après le début de déroute de son antérieur « modèle » Die Linke en Allemagne) Business as usual…

Certes je sais comme il est malséant de donner un avis un peu… décalé dans la période de prise, surtout quand ce n’est pas totalement fait, du pouvoir. Mais on m’accordera que c’était perçu comme malséant avant. Ma tentative étouffée dans l’œuf de, seulement, postuler, issue d’un autre type de parcours militant, à la primaire socialiste, en a été une des démonstrations de la période. Et cela risque fort d’être perçu comme aussi malséant après !!! Mais « comme on fait son lit on se couche » dit le proverbe populaire.

Or la crise politique, celle des Institutions, celle de la représentation n’a pas disparu d’un coup d’un seul même si la période permet de la masquer temporairement. Les monarchies françaises lorsqu’elles n’étaient pas encore républicaines se payaient au moins le luxe d’avoir un « fou » dont la langue inconvenante bien pendue était fort utile pour dégriser un peu LE souverain axphixié dans sa Cour dévote. En ses temps plus « sobres », si ce n’est austère, il est à parier que le Président fera faire l’économie au pays de cette pourtant si salutaire fonction. Je maintiendrai l’idée d’une vie du parti socialiste indépendante du pouvoir étatique, si on me laisse seulement la capacité, dans la préparation du congrès du PS, de la défendre !?

Je veux tirer mon chapeau à Jean-Baptiste Eyraud Président de la si pugnace association droit au logement (le DAL) pour être peut être le seul dirigeant du mouvement social français à avoir osé manifester dans la rue en cette période.

Alternance, fausses alternatives, Renaissance.

De ce qui en période de crise économique et sociale aiguë conduit quasi mécaniquement à l’alternance, pourrons-nous passer à une grande transformation de toutes les représentations qui entravent nos capacités de saisir les nouvelles donnes contemporaines ?

De passer à une alternance qui peu à peu accouche d’ une autre naissance, d’une alter naissance, d’une Renaissance nationale et européenne.

La campagne électorale donne raison à la stratégie menée par F. Hollande et la direction du parti socialiste : aucune prise de risque politique, aucune « ferveur », aucune novation conceptuelle n’étaient nécessaires pour l’emporter.

En l’occurrence c’était « à notre tour » de gouverner, là résidait l’intuition première.

Personne ne pourra dire si des prises de risques et des novations plus nettes auraient été un obstacle – ou un plus – pour aboutir à la conquête démocratique du pouvoir.

Nous restons, en France comme dans les autres pays européens et développés, dans une démocratie représentative où le principe d’alternance l’emporte de beaucoup sur celui d ’alternative. Où on peut même théoriser, beaucoup s’y emploient, sur le fait que les périodes électorales ne sont pas les périodes les plus favorables à un débat de fond sur les voies à emprunter pour conduire un un changement de modèle de société. Qu’il faut même avoir l’habileté de se prémunir de toute prétention en ce domaine.

Mais c’est là se heurter à deux butoirs ! L’un formel : quand est il donc alors possible de mener ce débat démocratique plus fondamental, surtout si notre système institutionnel induit un continuum permanent de séquences électorales?

L’autre plus substantiel : les contradictions internes à la société française, le cumul de situations historiques non réellement dépassées deviennent si lourds, si nombreux, si enkystés au sein même des deux camps électoraux qui assurent les alternances que plus le temps passe plus chaque acteur politique pouvant prétendre dans le temps au pouvoir rechigne et rechignera à prendre des risques politiques proposant des novations réelles! Et alors la fragmentation des populations et des territoires en des sous ensembles de plus en plus adverses empêchera toute renaissance commune, quelque soit la force politique au pouvoir !

Ainsi, sans faire une revue complète d’effectif, ce premier tour de la présidentielle marque une contradiction majeure entre une population souhaitant globalement des mesures sociales apaisantes, plus protectrices si ce n’est progressistes et un socle de valeurs et de représentations nettement tournées vers le passé, majoritairement très défensives, très conservatrices. La « gauche », traversée d’ailleurs elle même par cette configuration, va donc être au pouvoir (à tous les pouvoirs publics) alors que le camp du conservatisme si ce n’est de la droite en toutes ses composantes reste majeur. Ainsi au sein de la gauche, où le réflexe d’union électorale reste plus fort qu’à droite personne ne s’aventure à mener les débats quant au dépassement de grandes fractures survenues, même assez récemment. La question européenne, telle qu’elle a dominée en 2005, celle de la réforme de l’État providence, telle qu’elle fut vive en 1995, ne sont pas retravaillées.

Le vocable de la République exemplaire et le mythe d’une nation française « guidant » les peuples, ou du moins aujourd’hui l’Europe, tout en se préservant frileusement de l’étranger, ne pourront servir de ciment de long terme à un rassemblement qui devient franchement hétérogène et antagonique dans les vécus différenciés des populations.

Le premier tour de la présidentielle dévoile de façon spectaculaire un des traits essentiel de cette « hétérogenèse » par la fracture existentielle qui se dramatise entre les territoires et habitus urbains, dans le coup, et les zones périurbaines et rurales qui se s’éprouvent déclassées et méprisées!

Ces vocable, mythe et clivage ne permettront pas, s ‘ils ne sont pas déconstruits, dépassés et reconfigurés de nous projeter nouvellement sur la scène contemporaine d’un monde totalement, et heureusement quant à l’émergence de continents entiers, modifiés.

La nouvelle espérance commune ne peut plus être celle d’un retour à une République jacobine dont il suffirait de raviver les grandes dates (1789, CNR) pour retrouver l’efficace. Elle ne peut pas être non plus dans un retour conservateur à la prééminence politique et culturelle des territoires et modes de vie traditionnels . Comme cette espérance ne saurait se confondre avec une décroissance globale alors même que la précarité et la pauvreté excluent une immense partie des personnes, notamment des femmes, des consommations et des conforts les plus naturels. De ces trois points de vue les échecs relatifs des candidatures de JL Mélanchon, qui ne mord pas sur les nouvelles générations , de celle d’EE-Les Verts qui ne peut pas être imputée à la seule E. Joly, qui interroge la notion même « d’écologie politique » et de celle de M. Le Pen, qui stagne ou recul dans les grandes villes et les zones urbaines, méritent d’être bien perçus.

S’il est un enseignement majeur à tirer je le verrais pour ma part dans les limites que viennent de rencontrer ces trois propositions qui se voulaient, dans des registres très différents, « alternatives »!

Sauf à rester embourbé à ce qui s’apparente plus à un bouillie idéologique qu’à un sens net d’évolution de la France, qu’à notre possible éminente contribution réelle (cinquième puissance mondiale) et symbolique (la dimension de notre histoire et de notre culture) à l’Europe et au Monde, l’alternance qui se profile ne peut plus reculer le débat politique sur les voies d’un nouveau modèle de développement, débat qui n’a pas eu lieu y compris dans mon parti, lors de cette campagne électorale.

La mécanique de l’alternance, car telle elle se réalise aussi (même si c’est parfois à front renversé) dans les autres pays européens et démocratiquement développés, car telle elle va survenir sans basculement profond des menalités, ne peut donc pas nous éblouir à elle seule. Elle ne peut pas nous masquer que le travail vers un projet de nouveau modèle de développement reste à accomplir.

Ce n’est pas rien – c’est même énorme – que de pouvoir l’envisager dans une situation où l’obscénité des pouvoirs économiques et financiers sera stoppée et même sanctionnée; où l’ensemble des acteurs culturels, sociaux et de métiers seront à nouveau (et chacun l’espère, très nouvellement) respectés, enfin sollicités dans l’élaboration permanente de l’intérêt général. Ce n’est pas rien que de pouvoir l’envisager au moment où des « alternatives » lourdement grevées par des modèles anciens, par des approches partielles, par des simplismes honteux et mortifères n’ont pas pu entraîner derrières elles, du moins de façon partout significative et homogène, une fraction importante de la population.

Je pense pour ma part que beaucoup va se jouer dans la faculté de pousser à une conception plus homogène de la nation dans et par une intégration européenne économiquement et culturellement beaucoup plus offensive dans le jeu mondial. De ce point de vue l’intérêt marqué que portent dès à présent les autres pays européens, la commission européenne, voir la BCE elle même, aux propositions de F. Hollande concernant l’Europe est un espoir majeur du quinquennat à venir. Cet espoir si on le nourri peut vite déborder l’aspect trop franco-français, trop petit bras de cette campagne présidentielle. C’est là que peut se conduire à un dépassement des blocages et contradictions internes à notre pays qu’il ne s’agit pas seulement d’avoir l’habileté de juxtaposer et d’équilibrer.

Je pense que beaucoup va se jouer également dans la capacité du parti socialiste de ne pas subordonner étroitement son action propre à celle des pouvoirs d’État. De ne pas en être le serviteur principal, ni même le servant zélé d’un étatisme même décentralisé. De jouer à plein son rôle et sa fonction propre de projection, d’animation théorique et conceptuelle, d’éducation populaire, de relation non hiérarchique avec la société civile, de promotion scientifique, artistique, culturelle.

Penser la fonction du politique ainsi ce serait d’ailleurs déjà entrer dans un nouveau mode de développement, dans une renaissance, et ne pas laisser la population avoir comme seule prochaine alternative politique…l’alternance.


« Presidentielissisme et Professionnellissime » !

Il est facile de constater que l’idée de concevoir si ce n’est une métamorphose, au moins une mutation de la fonction du politique n’a pas été retenue, ni même discutée durant cette séquence. Jamais le primat du politique, jamais le primat de l’élection du président de la République française n’est apparu à ce point triomphant.

Au cours de cette campagne aucune force politique, aucune voix ne s’est élevée pour remettre en cause, voir simplement rappeler, l’inversion du calendrier électoral. Or cette inversion pousse à sa limite la logique présidentialiste. La rencontre entre l’homme/programme à prendre (et alors il faut tout prendre, rien n’est plus négociable) et le peuple vient d’être porté à son acmé. Ce qui n’a pas été contesté avant ne pourra pas sérieusement l’être après. Cela laisse rêveur non pas tant sur la qualité du travail parlementaire à venir, car il va se professionnaliser encore plus, que sur sa part dans la définition stratégique des politiques menées. Car une autre caractéristique découle de cette séquence. C’est la professionnalisation jusqu’au bout du « métier » politique, du gouvernement des hommes comme caractéristique principale de cette alternance. Les nouveaux entrants, la nouvelle génération de responsables (prochaines législatives) ne viendront plus du tout, pour ce qu’il en restait, de parcours divers au sein de la société. Ils seront toutes et tous issus des fonctions d’élus locaux, de cabinets d’élus ou d’organisations directement liées au parti vainqueur.

Certes il y aura encore quelques belles âmes pour prétendre que la politique n’est pas un métier quand bien même celles et ceux qui profèrent cette position sont… dans le « métier » parfois depuis quelques décennies. Les responsables du fonctionnement de toutes les institutions de l’Etat pour la période à venir seront des politiques de carrière. Il n’y aura pas de personnalités de la société civile au gouvernement puisqu’il est acquis que cela à toujours été un « échec » à une exception prêt dit-on (Mme Lagarde).Comme si la mutation du politique aurait dû se mesurer à la cooptation, ou non, d’une ou deux personnalités médiatiques au sein de telle ou telle instance décisionnelle !

C’est vraiment le fiasco de la position que je défends, celle de la pluralité des parcours et des cultures afin de ne pas aplatir sur un seul imaginaire la lecture de la société et la définition de ses différents possibles ; celle de l’intrusion par divers moyens (jusqu’à la présence de l’autre, de n’importe quel autre) de l’immense masse des exclus (« Nous sommes 99% », « vous ne nous représentez pas ») dans toutes les Institutions publiques ; celle de la pluralisation des scènes démocratiques décisionnelles afin de ne pas concentrer sur la seule fonction politique, qui plus est elle-même concentrée à l’extrême, la conduite d’une société multiforme, non synthétisable en un centre en surplomb d’elle.

On ne peut pas être plus à côté de la plaque que je ne le suis ! Autant être beau joueur et le constater sans détour. La crise du politique dont aucun parti politique ne s’est saisi se résout, du moins momentanément, par une surpolitisation et une surprofessionnalisation.

Si je ne crois pas à un état de grâce au sens émotionnel du terme je pense par contre que grâce à l’Etat, à sa conduite très professionnelle, un « ordre juste », prévisible se met en place qui rassure, « marchés » et « alliés » compris. L’idée que la France va subir une tempête spéculative dès le 6 mai m’apparaît non crédible tant les marchés ont, déjà, intégrés les avantages de cette mise en ordre et de cette professionnalisation exacerbée. C’est d’ailleurs ce qui rend l’alternance quasiment imparable.

Donc « retour », et presque création, de l’Etat juste ; professionnalisation et impartialité de son fonctionnement ; prévisibilité maximum des réformes conduites telles qu’annoncées et soigneusement préparées : je ne sous estime en rien le changement qui est en cours et qui va se déployer.

Ni ne déplore à l’avance ce qu’il ne sera pas.

Pour ma part en tous les cas je ne vois pas de crise(s) liée (s) à priori à cette « installation » si ce n’est celles qui existent déjà (notamment la crise de l’Euro) et pour lesquelles il est vrai que nombre de pays européens, même à direction politique conservatrice, attendent avec un certain espoir de savoir si ce type d’Etat juste, légitimé électoralement, très professionnel, très concentré et très tenu, constitue un modèle de retour à l’équilibre.

Évidemment et par définition ce modèle est un modèle peu passionné et peu passionnant en terme d’espace de participation directe pour toutes celles et pour tous ceux qui ne sont pas des professionnels de la chose politique, des « élus » dominants. Pour celles et ceux qui pensent que la crise du paradigme « représentatif », au-delà même de la délégation au(x) politique(s), dans toutes les sphères du réel, ne peut pas être conjurée par la seule, et méritoire moralement, poussée aux limites de la pureté publique et républicaine. Je pense que la mandature qui vient, c’est sa seule chance de tenir, va être en ce domaine réellement exemplaire. Que ce n’est pas la reddition du mode de pouvoir avec une éthique à la carte qui a suivi 1981.

Pour moi la seule question qui vaille désormais est non pas de savoir si cette politique va être tenue, je suis persuadé qu’elle va l’être, que de savoir si elle va être propice au mûrissement du débat et des formes d’organisation, de fraternité permettant d’entrer dans un nouveau modèle de développement ; dans une participation et une responsabilisation directe de tous et de chacun à la conduite des affaires d’intérêt général ; dans une valorisation de chaque personne singulière, dans une sortie d‘une méritocratie concurrentielle destructrice du commun, du solidaire, de la réciprocité ?

Je ne ré argumente pas sur les nécessités qui militent en faveur de cet horizon anthropologique neuf. Je pense sincèrement que l’aboutissement de la séquence actuelle, qui paradoxalement sur la forme tend à repousser cette métamorphose du politique, à théoriser plus encore la distance entre les professionnels et les amateurs, le sacré et le profane, peut favoriser les conditions d’intériorisation de ce nouvel horizon anthropologique.

Ce pas seulement pour des raisons de « durabilité » de questions telles celles des crises du travail et d’une société fondée sur le travail (au-delà de l’emploi), des types de croissance (soutenables), par exemple, mais pour des questions existentielles, du goût et du bonheur de vivre. S’il est crucial d’entrer dans une société moins spectaculairement obscène, et l’occasion qui nous est donnée par cette élection doit être saisie, est-il pour autant désirable d’en être le seul spectateur en état de survie sociale ?

La nouvelle donne politique va être exigeante envers la société civile organisée, les métiers, chacune et à chacun des citoyens en ce qu’elle ne nous permettra plus de pouvoir reporter trop mécaniquement sur l’autre, sur l’ultra libéralisme, sur Sarkozy les difficultés qui sont si manifestement nôtres. Là le changement c’est (enfin !) demain !

Troisième Tour ?

2002, 2007, 2012, et si, dans le fond, le XXIème siècle allait enfin commencer ?

La déception vis-à-vis de la campagne électorale qui s’achève marque bien une « fin de règne ». Les électeurs semblent, comme souvent, précéder le personnel politique. Ils ont l’impression qu’on n’est pas entré dans le vif du sujet. Que l’histoire bégaie. Que 2012 ressemble plus à la dernière campagne électorale du XXème siècle qu’à la première du XXIième.

Même l’exception présidentielle, en terme de participation au vote par rapport aux autres types d’élection, semble devoir être remise en cause. Cette conception là du politique qui, devant la faillite du régime des partis avait délégué à un homme la capacité de modifier le « destin » de la France, a pris l’eau. Même si elle a fonctionné durant toute une période (de De Gaulle au premier Sarkozy) il faut passer à autre chose.

C’est parce qu’il faut passer à autre chose qu’en définitive l’alternance se fera cette fois ci. Que le président actuel sera battu quand bien même la gauche demeure minoritaire. Même si l’étiage de la gauche a sérieusement monté durant la campagne elle-même, sûrement moins pour les qualités de ses propositions que pour cette volonté/nécessité absolue de passer à autre chose.

Le vote qui se prépare ne sera donc pas un vote pour l’alternance avec sa mécanique décevante et déprimante : le retour programmé (ce ne serait qu’une question de temps) de la droite aux affaires. Ce n’est pas non plus, bien sûr, un vote pour le retour du régime des partis ! C’est dire combien se poursuit le long processus de divorce d’avec les formes passées de la démocratie politique représentative. D’avec même la conception bravache, nationaliste, méritocratique (les pouvoirs monopolisés de fait par toujours la même fine pellicule de la population) de la République.

C’est en cela d’ailleurs que le projet d’une sixième République qui serait par trop un remake modernisé du parlementarisme classique ne peut pas totalement convaincre (même si l’idée de rupture qu’il contient alimente pour une part certaine cette recherche d’autre chose que ce qui a été déjà expérimenté et qui ne peut plus être l’horizon souhaitable).

Ce temps long de déprise du modèle classique de la représentation politique, de la soumission volontaire à l’Etat, à sa cléricature, de la captation des pouvoirs par une très fine couche de dirigeants, d’héritiers se cooptant les uns les autres, de l’enfermement sur la seule base nationale se perçoit bien dans la longue durée. Ce n’est pas d’aujourd’hui que le taux d’abstention baisse dans toutes les élections politiques jusqu’à (si on compte les non inscrits, les votes blancs et nuls, les étrangers ne pouvant pas voter) délégitimer profondément, tout au moins à fragiliser concrètement, les pouvoirs élus, les élus. Et ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on constate que ce retrait du jeu politique en sa forme actuelle n’équivaut pas, pour la majorité de celles et ceux qui le pratique de façon en rien systématique, à un désintérêt vis-à-vis de la chose publique, politique !

Je ne sais évidemment pas combien d’électeurs potentiels vont cette fois ci s’abstenir car la volonté de marquer sa fin de règne aux formes passées du politique, à son incarnation caricaturale actuelle, peut contrebalancer en partie ce retrait volontaire, assumé. Mais quelque soit le chiffre final la campagne aura marqué que le statut présidentiel, la dernière cartouche du règne en surplomb du politique est, à son tour, épuisé.

Car ce n’est tout de même pas faire procès à quiconque que de constater qu’aucune offre politique vraiment neuve n’a crevé les écrans. D’où la nécessité de bien préparer le « troisième tour » comme nous y invitent déjà nos grands témoins du siècle qui s’achève : S. Hessel, E. Morin, Cl. Alphandéry…

Mais cet appel paru dans le journal Le Monde fin mars est crypté : quel troisième tour ?

Cette rhétorique a toujours été, jusqu’à présent, celle des vaincus électoraux.

Là rien de tel car cet appel est un des témoignages que les acteurs sociaux émergeants, ceux de l’économie sociale, solidaire, environnementale et durable, ceux de l’autonomie de la jeunesse ont fait le constat, plutôt mille fois qu’une, que le modèle de développement actuel, que le productivisme, que le nationalisme du siècle qui n’en finit pas de s’achever ne sont plus soutenables.

Que la soumission volontaire à un ordre, celui de la politique en surplomb est dépassée.

Qu’il faut bien en finir avec une vision hiérarchisée, prétendument invariable de ce régime du politique, du démocratique, et – cela reste à débattre et à dépasser – de la société civile organisée elle-même. Car celle ci mime bien trop les formes de la représentation politique, exclue les personnes et les populations les plus pauvres, les plus éloignées de la norme bien pensante, les plus conformes aux mots et aux gestes de la « tribu » progressiste et républicaine.

De ce point de vu le fait que la gauche politique se trouvera avec tous les pouvoirs d’Etat, ne pouvant donc plus miser sur la conquête d’autres échelons pour changer vraiment, ne peut que favoriser son attention sur la qualité démocratique propre à la société civile. À la capacité pour chaque citoyen de peser réellement, égalité politique=réelle, afin de réussir le changement. Cette occasion d’émulation mutuelle entre l’Etatique, le politique, la société civile organisée et le citoyen doit être saisie. Chacun a à apprendre de l’autre et peut pouvoir en apprendre à l’autre.

Il y a déjà au sein du socialisme, de l’écologie et de l’alter mondialisme français, européen, international, comme il y a en dehors d’eux, un réservoir de novations, d’imaginations pour entrer dans un nouveau modèle de développement. Ceci même si la gauche, le parti socialiste ont largement distendu, à force de professionnalisation interne de leurs élus, de reproduction cooptative de leurs cadres, tous les liens avec le mouvement social, d’économie sociale et solidaire, de syndicalisme et d’environnement, d’éducation populaire, de culture et de jeunesse.

Bien sûr je reste persuadé que ce qu’on n’a pas commencé à faire avant puis au premier, puis au second tour, on aura du mal à le faire au troisième.

Mais le changement se joue toujours au présent. Dans la maximalisation des forces dont on dote celui-ci. Et ce quelques soient les critiques posées sur la phase antérieure, même la plus proche.

C’est en ce sens que se comprend désormais cet appel à un « troisième tour ».

Toute l’histoire prouve que ce n’est pas donné d’avance. Je me souviens bien de l’après 1981. Dans la nouvelle phase qui va s’ouvrir dès le 6 mai 2012 tout le monde devra mettre la main à la pâte. Car la ferveur et l’efficience s’appuieront largement, sauf à buter sur les obstacles de la crise systémique, sur une articulation souple, confiante et exigeante entre tous les potentiels de transformation de la société.

Une victoire qui ne sera pas seulement, peut être pas principalement d’ailleurs, celle d’un camp politique sur un autre, ouvrira des possibilités difficiles à anticiper avant qu’elle n’ait eu lieu…Mais cela rend d’autant désirable cette victoire !

J’ai autant de raisons de « changer maintenant » que François Hollande !

A trois semaines du premier tour quels sont les gestes utiles alors que d’une élection imperdable on est arrivé, à gauche, à créer les conditions d’une bataille très incertaine ?

On me dit qu’il s’agirait juste de « tracter » et de multiplier le porte à porte ciblé (seulement d’ailleurs si on a été formé à cette « nouveauté » militante par son chef de groupe…) Que ce n’est plus le moment de poser des questions de fond, ni de faire le délicat, mon gars ! Ca passe ou ça casse. C’est ça la cohérence.

Cette vision là du politique, celle où ce n’est jamais le bon moment pour permettre aux citoyens, et même aux militants de son parti, de faire de la politique (hors la claque aux leaders hyperactifs qui sillonnent la France) n’est elle pour rien dans l’apnée actuelle de la campagne?

Il y a plusieurs mois je me suis dit : super. Cette période va être celle d’une intense activité politique. Un moment, long, d’éducation populaire réciproque entre les (souvent petites et trop discrètes) sections du parti socialiste et la grande diversité des personnes des territoire où ces section s’insèrent. Un moment de déploiement de multiples hypothèses tant les questions non solutionnées depuis tant d’années sont nombreuses. De prise en compte de décennies d’expériences et de luttes de tout type menées au sein du mouvement social en France et en Europe. Cette perspective m’a gagné dès avant la primaire, comme l’on sait.

Mais très vite on vous rappelle qu’il n’y a pas matière à s’enflammer ainsi.

Que l’idée que vous, que votre section du parti socialiste, puissent élaborer un travail politique imaginatif, inventif, non en attente des dispositifs et des rythmes pensés « en haut » relevait, si ce n’est de la sédition, du moins de l’extravagance. Je ne rentre pas dans les détails d’appareil mais mon adage « penser local, agir global », adage qui a guidé toute ma pratique syndicale, mutualiste, associative, s’est heurté à celui, bien plus convenu d’agir local (assurer les « tâches » matérielles) en se soumettant au penser global. En fait en laissant « l’état major » monopoliser le politique, le stratégique et aussi, pourquoi s’arrêter, le tactique.

Ce n’est pas parce que les partis politiques de gauche, leurs leaders échouent depuis des décennies qu’il ne faut pas leur laisser continuer comme devant, n’est ce pas ?

Et même vos camarades de section ont, peu à peu, acquiescé au fait qu’il vaut mieux avoir, une ou deux fois, une « tête d’affiche » tenant meeting dans les parages (et d’organiser le ramassage scolaire des « fans » déjà convaincus) que d’imaginer un travail politique original avec les forces militantes de « base ». Au niveau fédéral (le département) et national on vous signifie à plusieurs reprises qu’on n’a absolument pas besoin de vous si vous n’êtes point un élu (ou futur élu) désigné par l’appareil. Ainsi même sur les questions où vous avez une expérience connue, où vous avez pris des initiatives publiques départementales ou nationales – en l’occurrence pour moi l’économie sociale et solidaire, la santé, l’Europe, la jeunesse – on prend bien soin de ne vous associer à rien.

Cette question de la méthode (je suis pour un nouveau discours – amoureux – de la méthode) constitue pour moi le « chiffre » de toute transformation véritable. Moins que jamais on ne peux séparer la fin des moyens. Parler démocratie, diversité et rester- aggraver encore- la conduite notabilitaire, étroitement maîtrisée par le haut, de la politique est ce raisonnable ?

S’il y a un changement à produire pour les trois semaines à venir, c’est certainement de montrer sa confiance envers la société (il n’est jamais trop tard pour cela). Sinon comment veux t’on que la société, que chacun d’entre nous, littéralement snobé par celles et ceux qui nous veulent du bien, reprennent confiance dans la politique ?

Ce n’est donc pas seulement, et pour moi pas principalement, parce que JL Mélenchon sera haut qu’il faudra (it) bien concevoir le rassemblement des français comme autre chose qu’un strict soutien aux 60 propositions du candidat socialiste ! Mais parce qu’il est extrêmement périlleux de continuer à penser le politique à partir d’un seul type d’imaginaire politique, avec des entourages tellement homogène (même cursus scolaire, même type de parcours politique et étatique) et en verrouillant tout autour de soi (c’est à prendre ou à laisser, aucune autre hypothèse n’est et ne sera tolérée !).

Parce que de l’imprévu (dès avant même le premier tour, comme on le voit !) nécessite de mobiliser et de responsabiliser tous les corps sociaux, tous les niveaux d’intervention, toutes et tous les citoyens eux-mêmes sans les enfermer à priori dans des carcans absolument prédéfinis par un seul ou quelques uns.

Le pathétique de cette campagne réside dans le gâchis qui a été fait d’un temps pourtant tout entier suspendu au politique depuis des mois et des mois. Maïeutique et politique ce n’est décidément pas, dans cet imaginaire élitiste et méritocratique républicain français sans cesse ressassé, le même combat !

S’il apparaît, par exemple, absolument déterminant que F. Hollande fasse de la jeunesse l’axe essentiel de la mandature à venir il est pour le moins curieux qu’il n’y ait aucun approfondissement mené avec toutes les organisations de jeunesse qui ont une plate forme commune et précise du « big bang » à opérer (la plate forme du CNAJEP). Plate forme soutenue par presque tout le mouvement social organisé avec des positions sensiblement différentes des mesures répétées imperturbablement par le candidat socialiste. Mesures du candidat qui, elles, ne sont jamais reprises par les jeunes et leurs organisations ! Cela devrait être le signe qu’il y a d’une inadéquation nette, tout de même !

C’est cette attitude qui décourage (et explique d’ailleurs le manque d’engouement, voir le retrait déjà sensible, de la jeunesse vis-à-vis de la candidature de F. Hollande). C’est elle qui risque de rendre plus difficile le premier et le second tour, pour ne rien dire de la mise en œuvre du changement. Bien sûr chacun a bien compris que cet axe jeunesse n’est pas une politique sectorielle pour les jeunes. Qu’il n’y a donc pas à répondre à leurs seuls desideratas. Mais à ce point de malentendu et de condescendance n’est ce pas laisser entendre que les plus intéressés à un changement net (les jeunes en l’occurrence, mais on peut penser aux pauvres ou a tout autres acteurs sociaux) ne peuvent pas s’élever eux à la hauteur de l’intérêt général ? Qu’il faut trancher sans eux et donc pour une large par, contre eux. Que c’est encore cela pour les politiques la fonction du politique : le monopole de la détermination de l’intérêt général.

Je suis pour ma part persuadé que cette façon de considérer les citoyens, leurs positions, leurs expériences propres et celles de leurs regroupements, plus ou moins bien organisées (certes), comme secondes, voir inutiles pèse dans l’insatisfaction générale qui s’exprime tant en cette fin de campagne. Que ce n’est pas un coup de barre à gauche (sans pour autant perdre le centre !), une promesse d’un autre accord de mandature législatif, après celui avec les Verts, qui va régler la question, « rattraper le coup » électoralement. Comme si une nouvelle mouture de la gauche plurielle, sans mise en cause du surplomb politique, était l’attente d’une société qui a déjà donné pour ce type de « changement ».

Si les citoyens continuent à constater qu’ils ne comptent toujours pas, qu’on n’a pas vraiment besoin d’eux (seulement de leurs votes), ils répondront par une certaine absence, par une certaine indifférence, voir pire. Rien de plus normal !

En trois semaines il est possible de faire des gestes forts d’ouverture et de partage des pouvoirs vers les expériences, les compétences, les personnes et les propositions de la société civile ; en commençant déjà par celles, précises, présentées par la jeunesse.

III République bis, VI République ou nouveau mode de développement ?

En France et en Europe, le socle sensible, culturel qui permettrait d’entrer dans un nouveau modèle de développement peut-il s’enclencher à la faveur de la séquence électorale actuelle ? Pas besoin de gauchir le trait pour percevoir ce qui dans la conduite de la campagne socialiste (ne rien dire, ne rien faire qui pourrait décaler le candidat d’une posture modérée, équilibrée, permettant de gagner au second tour le « tout sauf Sarkozy ») contraint l’enthousiasme des militants et des électeurs.

Ce qui se passe avec et autour de JL Mélenchon n’est-il pas alors le signe printanier, et le réceptacle, d’une perspective plus vivante, moins prédéterminée, plus fraternelle ? Et/ou une clochette d’alarme pour la stratégie même du parti socialiste, mon parti ?

Car à n’en pas douter ce phénomène dépasse – ses animateurs ont l’honnêteté de dire qu’il surprend leurs propres présupposés – la fonction tribunicienne et le recyclage du marxisme et du trotskisme (c’est un peu court, condescendant, même si cela à son moment de vérité, que de rester à ces analyses !).

Cet élan déborde dans les faits, dans le mode d’être plus que de penser encore , les héritages passés qui n’en finissent pas pourtant d’être « trop » là. Héritages qui pèsent sur la nouveauté profonde, mais encore formellement inexprimée, de notre époque. Paradoxalement c’est de ce qui apparaît comme surgi du plus frais et du plus inattendu de cette campagne, que se trouve aussi ré avivées les pourtant désormais inopérantes matrices républicaines et patriotiques des grands ancêtres, des grandes périodes populaires, des Lumières, de 1848, à la Commune, à 36, la Résistance, le CNR auxquels la personnalité de Mélenchon arrive à ajointer, dans une figure très baroque vue ses partenaires, 1981 et la tonton-mania ! Seules manquent les dates, pourtant plus modernes, de mars 1962 et de mai 68 qu’aucun républicanisme ou patriotisme par trop « la France phare progressiste universel » ne peuvent embrigader !

Le fait que cet élan soit grevé de réflexes d’appareil très IV République – surtout pour garder un stock d’élus dont le background est, forcément, très ancien – renchéri encore sur ce paradoxe. De ce point de vue je pense pertinente l’analyse de Benoît Hamon qui a précisé au parti communiste sur France inter (Pascale Clark) qu’on ne pourra pas – à partir des résultats de l’élection présidentielle – en déduire que le podium de l’union des gauches se retrouverait tel qu’en l’éternité il se serait figé aux XIX et vingtième siècles. Sauf à ce que la Sixième République proposée ne soit que le double de la Troisième !

L’apport anthropologique, anti-productiviste et culturel de la pensée écologiste, de ses actions et modes d’actions, très neufs relativement à la vieille tradition mouvementiste et ouvrière ne se réduira pas au score d’Eva Joly en avril 2012 !

Tout comme la tendance permanente (non traduite politiquement dans la campagne électorale) d’une fraction de la société civile à s’auto organiser, à entreprendre, ne devrait pas être ignorée. Ce au seul (mais combien pesant) fait que la sclérose des formes instituées de l’économie sociale et solidaire, que la scission entre les formes étatiques et non étatiques de contestation de l’ordre établi, bloquent l’expression publique adéquate de ces forces et de ces formes ! Que cette sclérose et cette scission favorisent le perpétuel recyclage d’expérimentations en deçà de l’expérience (non) cumulée de la coopération et du mutualisme, principes auto organisateurs compris au sens large. En deçà donc d’un possible dépassement d’un étatisme qui se nourrit d’une subordination de principe de la société civile organisée a son monopole ainsi (apparemment) inentamé d’ élaboration de l’intérêt général.

Sommes nous obligatoirement condamnés, à gauche, à voir se rejouer le stérile jeu  d’un mouvement culturel et social cherchant à peser sur un gouvernement d’union sommes toute classique qui intègre quoiqu’en pense la City son quota de ministres communistes.

L’idée qu’une tel ressassement historique demanderait pour son dépassement une inversion des résultats au sein de la gauche – Mélenchon devant Hollande en cette période – ne pêche pas tant par son irréalisme. Dans d’autres pays européens ce type de phénomène va bien avoir lieu. Le point d’incrédulité envers cette « alternative » est, au-delà même de sa faculté à assurer alors une victoire électorale – question qui ne peut pas être rejetée par la seule dénonciation indignée de l’appel au vote utile – dans sa propension à reproduire, de façon seulement inversée, le schéma intemporel, mais fané, des rapports de force entre deux gauches, l’une réformiste et l’autre révolutionnaire fut ce par une « insurrection » des urnes.

La transformation du mode de développement ne pourra surgir que si les rapports de forces se mixent et se combinent avec ce que j’appelle les rapports de formes. Non pas que je m’illusionne, un seul instant, sur la vertu soudaine de dirigeants se défaisant volontairement de la force du nombre ! Mais la force s’indexe aujourd’hui au nombre des formes disponibles, à la qualité et à la variété de leurs jeux, à la diversité des parcours et des imaginaires !

Mon parti, le parti socialiste, ses directions ne veulent pas laisser d’espace à cette pluralisation des formes, des parcours militants dans sa conduite et son personnel dirigeant. Ce verrouillage devient d’autant plus problématique lorsqu’à son externe un désir « d’autre chose » capte les énergies et les militances comme c’est le cas avec le « Front de Gauche »

Je pense qu’il n’est donc pas trop tôt – ni trop tard – pour intensifier au sein du PS le débat politique, intellectuel, culturel qui rompe avec une fonction du politique en surplomb de la société. Fonction « naturellement » captée par un personnel dirigeant très, trop, homogène, presque uniquement issu de la haute fonction publique et de ses écoles.

La conquête de tous les appareils d’Etat, telle que celle qui découlerait d’une victoire de F. Hollande en France, ne va pas, si heureusement elle se produit, favoriser spontanément cette intensification ! Ne pas confondre la sphère étatique (à son niveau central comme à ses niveaux décentralisée) et la scène politique, culturelle, démocratique ouverte sur l’égalité politique des citoyens quelques soient leurs parcours, leurs titres scolaires, leurs libertés vis-à-vis des appareils de partis (appareils idéologiques d’Etat s’il en est) mérite un immense travail.

Comment faire pour que le parti socialiste ne se concentre pas encore plus sur la seule gestion technocratique des affaires de l’Etat (collectivités territoriales inclues donc) avec une sélection et une cooptation plus étroite encore, plus homogène de ses élites. Les exemples passés, et actuels – là où nous dirigeons les collectivités publiques – donnent une image de l’ampleur du travail à fournir.

Politique et poétique; une poétique du politique ?

Nous sommes partis, nombreux, divers bien au delà de nos prises de parti et partis respectifs, sur l’idée que cette séquence politique de 2012 allait constituer les prolégomènes d’un « nouveau modèle de développement », d’une « nouvelle politique de civilisation ».
Pour tout dire, vu la forme très emphatique des termes, très ambitieuse des objectifs aptes à bouleverser les fondements collectifs des vies nous sommes convenus de ne pas les employer trop. Nous avons eu peur du ridicule, du lyrisme peut être.
Comme nous y enjoignent les poètes de la modernité « il faut en rabattre » (S. Mallarmé) tant le monde est désenchanté. Tant l’effervescence, l’enfièvrement des mots et de la langue pourraient confiner à l’indécence, à la naïveté inculte, en ce monde, en la langue, si profondément blessés (car après LA catastrophe de la Shoah, d’autres catastrophes ont creusé, creusent et creuseront encore le deuil du sens).
Mais au vu du débat politique actuel ce renoncement à nommer l’objectif, à l’endurer, a été un tort, une faute certainement. Car même nos ailes de nains nous empêchent désormais de voler! Technocratisme, populisme(s), économisme impénitent nous voici arrivant, presque au port, à cinq semaines du premier scrutin, plombés par une campagne électorale sommes toute désolante. Les candidats ne trouvent plus grand chose d’autre à proférer que « d’en venir aux (gros) mots ». Les questions inouïes de notre temps, son urgence, ses possibles, se sont rapetissées sur des tableaux, des graphiques et des courbes… à l’Euro prêt.
En ayant tenu salon du livre ce WE en Ardèche, lieu où je vis un peu, cette question du poétique, d’une poétique du politique ( Il s’agissait au théâtre de Privas, d’un hommage, en sa présence, de la revue Faire-Part, autour d’un numéro de cette revue à lui consacré, à Jean-Michel Maulpoix, à son impeccable œuvre poétique et critique) m’a semblé en phase vive avec cette campagne électorale, avec ce sentiment douloureux de ne pas avoir tenus, nous citoyens, les mots pour que ce moment démocratique parle vraiment.
Lecteur, au moins dans sa dimension critique, de Jean-Michel Maulpoix ( aux éditions José Corti : « du lyrisme », « le poète perplexe », « adieux au poème »), puis auditeur de cet hommage ( ébahi, vraiment, par l’écoute de son dernier recueil, au Mercure de France, « Journal d’un enfant sage ») la question du poétique et du politique, celle du rapport des formes, déjà titillante, m’a plus fortement ébranlé encore.
Pourquoi au moment où toutes les strates de la pensée, de la sensation, de la compréhension (et de l’incompréhension) pourraient (devraient ?) communiquer, échanger, se mettre mutuellement en jeu , l’enjeu de la langue, non celle des slogans (encore que), n’est pas plus déclaré, déclamé? Certes il y a la très précieuse autonomie des champs. La nécessité de creuser encore cette autonomie et non de la rabattre de façon instrumentale sur l’espace, même raréfié, du politique. J’y pensai en écoutant F. Bayrou récitant l’Aiglon à l’émission de télévision « des paroles et des actes »; ou lors de l’embrigadement de Victor Hugo – qui y a toujours mis du sien- par JL Mélanchon; ou en entendant la basse continue d’un lyrisme de dessous de table, de la grandiloquence, qui englue, toujours, le genre « meeting politique ».
Mais en ce moment où il semble que la question neuve ( il y a-t-il question neuve? Ceci est une affaire poétique majeure, non ?) soit celle de la re présentation du monde (nous l’avons trop transformé, trop violé il s’agit de se le représenter à nouveau désormais…); de sa dé figuration pour oser, tenter d’autres figurations, d’autres connexions, d’autres translations, cette séparation absolue du poétique et du politique, me semble bien dommageable.
Le poétique est certainement chose trop sérieuse pour la laisser aux poètes (idem de la chose politique, bien sur). La division sociale du travail en général, et du travail intellectuel en particulier, ne méritent pas tant de dévotion!
Cette fragmentation de l’humain (et des humanités) ne justifie t elle pas d’une critique radicale? Le lyrisme – perplexe et soupçonneux, il va de soi – n’a t il pas à se risquer, là aussi?
Sinon par (trop de) délicatesse nous pourrions y perdre la vie !
Il semble, par exemples, que l’absence persistante de solutions aux problèmes inouïs de l’éducation, de la jeunesse – voir de l’enfance, de la transmission, puisque par exemple JM Maulpoix ouvre, et comment, cette brèche – comme de tous les autres âges de la vie (puisqu’ils se rejouent tous); du travail et de l’emploi; de l’étrange et de l’étranger; des frontières; de l’altérité et du lien pour ne citer «que» ceux là, réside largement dans cette coupure stricte entre profane et sacré; entre politique et poétique (où l’on ne sait, d’ailleurs, qui des deux se perçoit comme « l’ élu »…de nul projet ).
Le fait qu’une seule réserve de l’imaginaire soit convoquée aux urnes (celle de la raison raisonnante, de la technocratie, de l’économisme) ne peut conduire, quelque soit l’intelligence du et des princes (tant les Présidents sont nombreux en France), quelques soient le chiffrage des Républiques, qu’à de répétitifs accidents de l’humain.
Le poétique ne doit il pas s’autoriser à intervenir pour d’autres découpages des frontières; pour découvrir d’autres limites; pour ajointer, ou défaire, des connexions trop in évidentes? C’est à dire pas seulement pour nettoyer les mots, les rythmes, les hymnes trop usés, trop «gonflés», de la tribu? Et ne devons nous pas nous autoriser à user chacune, chacun du poétique sans avoir à demander la permission à un champ qui s’exempte (trop facilement ?) de la scène. Ce avec la plus grande discrétion, la plus affectée et sourcilleuse distinction, au sens donné à ce terme par P. Bourdieu?
En quoi en effet l’édition et la lecture de la poésie devraient elles accepter – voir se féliciter implicitement – d’être devenues des pratiques confidentielles ? D’avoir si peu de « tirage » alors que le feu s’étouffe sur lui même?
Plus le calendrier politique avance plus il semble nécessaire d’étendre la lutte des formes. Sauf à risquer de ne même pas avoir les forces suffisantes pour seulement «changer maintenant». Alors, n’aurons nous pas le souffle trop court lorsque modèle de développement, politique de civilisation, renverseront, car ils le feront, la table de sacrifice, celle d’orientation ?
Revue faire-part, n° 28/29 « Jean-Michel Maulpoix : d’un bleu critique », Le Village 07160 Mariac

Hiroshima mon amour, 2

Nous voici, petits soldats de l’ an 1 post – Fukushima. Il y a un an, par cette news, je protestais au nom des «générations à venir», comme de celles «déjà là», comme de celles presque défuntes (Hiroshima, Nagasaki, Tchernobyl et Bhopal, et Haïti , et, et ) devant les mensonges déployés autour des catastrophes en général et de la catastrophe nucléaire en particulier. Déploiement mensonger dont les retombées polluent la planète en partant d’un Japon dont j’avais alors signalé – en ayant personnellement travaillé, après le tremblement de terre de Kobé, avec la partie de la société civile japonaise déjà mobilisée contre le nucléaire, le rôle dans la division mondialisée de l’Internationale nucléaire. Rôle d’isolat et de cobaye pour tester grandeur nature/culture le degré d’acceptation de la prolifération de crimes que pouvait encore se permettre notre civilisation hyper matérialiste.

Un an plus tard personne ne peut dire quelle est la chaîne de responsabilités politiques humaines qui a conduit à la catastrophe de Fukushima!

Les interventions initiales du premier ministre japonais d’alors, celles du Président de TEPCO, du directeur du site, qui ont tourné les premières heures, et même les jours suivants sur la sauvegarde à tout prix de la centrale, ne sont examinées par aucun tribunal. Chacun de ces protagonistes tente aujourd’hui d’apparaître comme le sauveur in extremis. Ils confirment ainsi que l’accident à failli dégénérer en un «feu de zirconium inextinguible», détruisant complètement une partie entière du Japon ! Que même dans un pays hautement développé un accident sur une centrale nucléaire peut, à n’importe quel moment, déboucher sur une apocalypse. Que des pays peuvent vendre des centrales low coast aux quatre coins de la planète. Cela a été le cas des E.U pour le Japon. Ils connaissaient bien le sous dimensionnement de leurs cuves en terme de refroidissement, tsunami ou pas. Que des instances de sureté peuvent donner des feux verts de redémarrage suite à des inspections générales très médiatisées malgré la vétusté et les risques flagrants (générateurs, sismicité, tsunami) de réacteurs (en ce cas Fukushima Daiichi ). Que la proximité des politiques et des opérateurs nucléaires au sein même des instances de contrôle, y compris locales, sur sites (c’est le cas en France) est totale.

Pourtant les Institutions internationales de sûreté ne peuvent pas, ne semblent pas vouloir, en savoir plus. Il s’agirait de s’incliner face aux prérogatives juridiques de l’État japonais!L’ONU, l’OMS, l’UNESCO se taisent. Cela laisse d’autant plus rêveur quant à l’«Appel pour une gouvernance mondiale solidaire et responsable» qui vient d’être rendu public par les membres du «Collégium international» ces jours ci…Et quant au retour de l’intergouvernementalité stricte dans la «gouvernance de l’Union Européenne définie par le traité qui se ratifie actuellement.

Bref tout cela reste et restera béant. Le «retour d’expérience» ne sera même pas «utilisable». La situation de cobaye de la population japonaise ne peut pas être pleinement «exploitée». Sauf sans doute par les militaires américains comme cela l’a été dès Hiroshima. Car le «couple» Japon/EU, autrement dissymétrique et nucléarisé que le couple franco–allemand, continue à fonctionner.

Alors que faire? Certes agir comme les dizaines de milliers de participants à la chaîne humaine Lyon – Avignon ce dimanche 11 Mars 2012 à laquelle j’ai participé pour manifester notre volonté irréductible de sortir du nucléaire. Pour procéder aux arrêts de centrales vétustes, déjà de celle du Tricastin, dans ce couloir rhodanien le plus nucléarisé du monde ! Sortir aussi de l’imbécillité politique collective comme nous y invite le mythologique M.Rocard. Même si dans l’entretien donné suite à la sortie de son dernier livre, ce signataire du «Collegium International» affirme que «renoncer au nucléaire équivaut au fait qu’il faut accepter la décroissance». Et que « l’obligation de la décroissance conduit à la guerre civile »?

Comme quoi sortir de l’imbécillité politique collective (ce à quoi les institutions politiques actuelles conduisent à tout coup, l’élection présidentielle en témoigne) permettrait enfin de débattre, même avec et contre les thèses portées par…Michel Rocard ! Michel qui nous dit que nous ferions bien de regarder dans cette campagne électorale aux delà de nos seuls étals. Vers le Moyen Orient par exemple où tout se passe comme s’il s’agissait «de préparer une situation de tolérance rendant acceptable une frappe israélienne» contre l’Iran et son programme…nucléaire.«C’est une affaire à millions de morts, l’hypothèse est que ça commence nucléaire». Donc nous allons aller voter sur nos destins en avril/mai sans que cette question, où nucléaire civil et nucléaire militaire ne peuvent pas être dissociés (au moins dix nouveaux pays sont au «seuil» de la possession de la bombe atomique, beaucoup plus de dissémination de centrales nucléaires de par le monde -et de par AREVA- sont prévus après Fukushima qu’avant ) ne soit sérieusement traitée! Surtout si la seule fermeture d’une centrale annoncée par le candidat susceptible d’enclencher un «changement», la centrale de Fessemheim, est compensée par la menée à terme de celle de Flamanville qui ouvre vers une nouvelle génération de centrales nucléaires. Une démocratie politique moins stupide devrait permettre de militer, sans encourir le soupçon de jouer ambigu, tant pour l’élection d’ un président dela République socialiste, d’une majorité parlementaire de gauche que pour une sortie la plus rapide possible du nucléaire civil et militaire.

Permettre pour le moins de constater, et de contester, publiquement que même si l’élection se réalise sur le thème d’une décroissance à 50% de l’électricité d’origine nucléaire en France à l’horizon 2025 cela exige qu’avant 2017 il y ait la fermeture de bien plus qu’une seule et unique centrale vétuste. Surtout si, comme tous à gauche au moins, on milite pour une décroissance, au moins relative, sans guerre civile aucune, du niveau de notre folle (et nucléairement induite) consommation électrique actuelle. Au nom qu’il ne faudrait pas démobiliser l’électorat, vendre la peau de l’ours avant qu’il ne soit tué, on tue allègrement tout débat démocratique profond en amont de l’élection. Ce n’est pas seulement vrai pour l’atome, il n’y a qu’à voir le non- traitement par les politiques du 50 ième anniversaire des accords d’Evian mettant fin à la guerre d’Algérie. Mais cette question du « feu nucléaire » dans ses dimensions nationales et internationales constitue tout de même une sacré bombe (à retardement, donc). La « préférence française » envers le nucléaire était encore surpassée par celle des japonais, avant Fukushima. Hors ceux-ci sont désormais pour une sortie du nucléaire à plus de 80%. Ils ont réduit de 20% en UN an leur consommation globale d’électricité ! Certes je connais la faculté, y compris populaire, qui existe au Japon – mais en France, avec la pauvreté ? d’exclure une partie entière de sa population frappée par une catastrophe, de l’oublier. Pourtant toutes les informations prouvent que le séisme mental et culturel est immense au Japon. Qu’il ne s’éteint pas. Pas plus que ne sont éteintes les réactions en chaîne toujours en cours dans des réacteurs soumis régulièrement à de forts séismes. Les 54 centrales déjà là ne sont pas prêtes de redémarrer et les 11 qui devaient être nouvellement construites ne le seront pas! Pour autant le Japon à renoué avec la croissance à un taux (2,5%) que même les impétrants les plus audacieux de notre campagne électorale française n’osent pas afficher dans leurs programmes. Alors que de ce chiffre dépend entièrement, à écouter les candidats, si ce n’est la paix civile en France jusqu’en 2017, du moins…la réactivité de notre pays!

Décidément des Institutions politiques qui ne laisseraient pas ce pouvoir exorbitant et quasi magique au Président de la République(A ces Institutions françaises d’exceptions toutes droites forgées par la très sale guerre d’Algérie) permettraient certainement de revoir démocratiquement toutes les « exceptions » et prétendues préférences françaises. Tous ces « choix » qui n’ont jamais été initiés démocratiquement et qui ne sont jamais soumis au débat public pluraliste, pas même le temps de nos pourtant très longues et très médiatisées campagnes électorales.

Passer de « l’imbécillité politique collective» à l’intelligence politique collective

Michel Rocard constate à l’occasion de la sortie de son livre «Mes points sur les I» Ed O. Jacob : «On est dans l’imbécilité politique collective»! ( Interview au journal Libération du vendredi 2mars). Seule la figure, quasi mythologique désormais, de M. Rocard, permet que soit proféré publiquement un tel constat. Si une telle bombe peut déflagrer tout en étant en partie actionnée par le membre le plus précieux de l’État-major politique actuel (F. Hollande préface le livre) c’est quelle n’est pas seulement liée à la posture, exceptionnelle, de l’artificier. C’est qu’elle traduit un sentiment profond ressenti par chacun: le débat public qui précède cette élection présidentielle ne produit pas des réflexions à la hauteur de la période historique inouïe dans laquelle nous sommes plongés. C’est que cette bombe se désamorce en partie elle même en acceptant que le formalisme de toutes joutes électorales exclue(rait) qu’il en soit vraiment autrement, qu’un débat démocratique advienne à la hauteur du temps. M. Rocard lui même en donne acte aux «impétrants» actuels en rappelant les contraintes qu’il a vécu lors de ces «22 campagnes» Ainsi « l’imbécillité politique collective» dans laquelle nous nous trouvons ne serait pas seulement du à une espèce de «vacuité intellectuelle» conjoncturelle. Ce serait en quelque sorte la règle du jeu politique elle même dont F. Hollande, en préfaçant l’ouvrage, montre – ce qui le sauve sans pour autant satisfaire l’intelligence collective – qu’il n’en est pas dupe. C’est un paradoxe fort et cruel que de faire ce type de constat : Nous avons absolument besoin dans ce moment de profonde inquiétude historique d’un débat public, de formes d’élaborations et de décisions publiques très renouvelées permettant l’émergence d’une «intelligence politique collective». Or M. Rocard ne nous envoie pas dire que rien de tout cela n’advient. «Qu’on nous amuse avec un ballet de prestations de candidats». Que les programmes qui nous sont présentés avec force détails, à l’Euro près, «risquent d’être disqualifiés par les faits et je – Michel Rocard – crains que les candidats n’en soient pas conscients». Ma news irrite, j’en ai divers témoignage, que de s’obstiner à vouloir contribuer à sortir de ce paradoxe. Tout comme ma tentative de participer, comme un exemplaire possible d’un parcours politique différent, à la primaire de mon parti politique, ou mon examen de la forme désormais contre productive du politique («Le politique, fin de règne» Ed L’atelier) ont été peu goûté. «Je ne vais pas les lâcher» promet M. Rocard, en parlant des candidats. Pour ce qui me concerne, mais je n’ai pas le statut de Michel, il s’agit moins d’être aux basques des candidats que d’intervenir sur cette incapacité de tirer partie de toutes les aptitudes créatives de la société, de tout ce qui est «déjà là» en terme d’expériences, de savoirs et de connaissances. Savoirs, expériences répartis à tous les niveaux de la société et non pas aux sommets de ses seules pyramides représentatives fussent elles adoubées par le suffrage universel. Car c’est l’incapacité de mobiliser cette intelligence collective sans à priori concernant les lieux et les modes d’où elle émane qui est actuellement manifeste. C’est cette incapacité d’ordre culturel qui conduit à rejouer toujours cette « imbécillité politique collective». Cela n’est pas dû principalement aux talents des candidats mais à la représentation qu’on se fait, encore, du politique, de la culture du «chef», de l’idée que le monde aurait un centre dont tout émanerait et où tout reviendrait ( Au sommet de l’État comme à celui e la plus petite commune, en politique comme dans tous les autres lieux spécialisés de pouvoir). La situation de F. Hollande est, en effet, à cette égard paradigmatique. Il veut sortir de la posture de l’omniprésident potentiel, de celui qui, à son tour, pourra décider de tout, en tout et partout, conscient de la vanité et de la dangerosité d’un tel projet. Rien (c’est énorme!) que cela me conduit à le soutenir résolument tant cette volonté répond à mon rejet entier non seulement du «Sarkozisme», de l’hyper présidentialisme mais de la conception en surplomb de la politique. C’est la tentative de camper un Président «normal». Force est pourtant de constater que la prégnance de la culture pyramidale, cette certitude qu’il y aurait (qu’il faudrait) un centre, le conduit en même temps à se couler dans la norme de l’omnicandidat pouvant (devant) répondre sur tout, partout, de tout. À dire «JE» à foison. Avec la pression qui lui a été faite de montrer qu’il sait trancher, qu’il n’est pas mou, que c’est lui le patron ! C’est la loi du genre me dit on, la logique de l’élection (pas seulement de l’élection présidentielle). Sauf que ce genre de loi abouti, nécessairement, à « l’imbécillité politique collective». Certes François Hollande, dont je connais personnellement l’acuité et la rapidité de l’intelligence pour avoir échangé et travaillé plusieurs fois avec lui, revient dans son meeting de Dijon sur cette question: mettre un terme à l’omniprésidence qui équivaut à tout coup à l’impuissance. Ne pas remplacer l’État UMP par l’État PS. Super, mais alors pourquoi cette campagne électorale pilotée exclusivement «d’en haut»? à partir d’un programme qui descend de façon si univoque sur la société ? Qui ne démord jamais de ses présupposés quelques soient les expériences surabondantes, convergentes d’acteurs multiples? Ceux-ci peuvent très bien interpeller le candidat sans que rien de ses propositions n’en soit modifié. Je l’ai bien vu par exemple avec la plate forme élaborée par le CNAJEP pour l’autonomie de la Jeunesse. Tout au plus ces interpellations permettent d’entendre une nouvelle explication sur l’air de… «J’ai décidé». Le fait par exemple que personne ne comprenne bien – au delà de la belle habileté politique qu’il y a à lier toutes les générations lorsqu’on parle de la jeunesse – ce que va apporter aux jeunes le contrat juniors/seniors, si ce n’est de valider autrement les folles exonérations de cotisations sociales dont bénéficient déjà les entreprises ne conduit à aucun approfondissement, à aucune confrontation avec, pour un même objectif en faveur de la jeunesse, d’autres hypothèses, d’autres savoirs et expériences pourtant portés par presque toutes les organisations de jeunesse désormais, MJS inclus !. Lors d’un débat sur «La voie de l’innovation sociale» engagé, en présence du Président du Conseil Économique, Social et Environnemental et de la Présidente de la Région Franche-Comté, à partir du très démonstratif livre d’Hugues Sibille (Ed Rue de l’échiquier) je me suis permis de rappeler la constatation de Georges Canguilhem comme quoi «l’expérimentation tue l’expérience» (Le normal et le pathologique). C’est à dire que l’on peut répéter sans cesse tant au niveau local qu’au niveau national des expérimentations (là, demain le contrat de générations) en oubliant toutes les connaissances, toute l’expérience cumulée précédemment. Cela au nom de la toute puissance du «Pouvoir» qu’il émane de l’État central ou des collectivités territoriales. Au nom de la capacité apparemment démiurge du politique d’enfanter et de programmer le réel. Je reste persuadé que si la mayonnaise de l’adhésion profonde au programme du candidat socialiste ne prend pas, quelque soit par ailleurs nos décisions à tant et tant de le soutenir très activement, de pas même envisager une seconde de laisser réélire le président actuel, c’est que la maïeutique de la fabrique d’un nouveau politique, dégageant une autre conception du politique reste plus ou moins volontairement entravée, refusée. Accepter de laisser naître du débat politique lui même, de sa vigueur et de sa pollinisation par toute la société des formes neuves, non hiérarchiquement classées à priori, pour inventer d’autres façons de vivre ensemble ne semble pas être à l’ordre du jour du changement, du moins maintenant. Mais dans une société qui ne peut plus être dirigée d’un et de centres (décentralisés, voir autonomisés pour ce qui concerne la Justice et l’Information) qui continueraient à s’adjuger le monopole de la production de l’intérêt général, de la synthèse de tout sur tout, cette ligne de faille là va céder. C’est certainement l’enjeu majeur de cette période. Le changement bientôt sera profondément esthétique et culturel et c’est tant mieux car là les (fameuses et inexistantes paraît-il) marges de manœuvre sont immenses. C’est de l’intelligence politique collective, d’une modification de la culture par la culture, que va naître un nouveau modèle de développement, pas de l’équilibre financier ou de la croissance en eux mêmes.

La meilleure façon d’avoir encore une (petite) « chance » de perdre

Où réside-t-elle alors que (tous) les sondages – bien en phases avec ce que nous ressentons sur le terrain de nos militances – sont aussi favorables, pour le second tour de la présidentielle, à F. Hollande ?

Elle réside dans une campagne d’ores et déjà…de second tour.

Non pas qu’il y ait cette fois un risque de voir le candidat socialiste éliminé au soir du premier. De ce point de vu la concentration des votes à gauche sur deux candidats avec la marginalisation de l’extrême gauche et de EE-Les Verts est « parfaite ». Mais ce qui crève les yeux (jusqu’à ce que personne ne le vois vraiment malgré l’ennuyeuse répétition des toujours identiques analyses et analystes médiatiques) c’est que le niveau de la gauche au premier tour sera bas, historiquement très bas même. En tous les cas il pointera à bien moins de 45%. ! Là encore ce n’est pas faire foi inconsidérée aux seuls sondages ! Même si l’addition des intentions de vote Sarkozy+Bayrou+Le Pen à de quoi laisser interrogatif sur la réalité d’une mobilisation des populations les plus intéressées au changement…

A gauche il n’y a qu’à être sur le terrain, militer, pour se rendre compte que les couches et classes populaires ne sont guère emballées par l’offre politique actuelle. Ou même il n’y a qu’à regarder, écouter, les programmes et les dire des impétrants : « il n’y aura pas de marges de manœuvre », « cela va être très dur », « on ne peut pas promettre ce que nous ne pourrons pas tenir ».

Pas besoin d’être sorti de l’ENA pour comprendre qu’en matière de salaires, de pouvoir d’achat, d’autonomie de la jeunesse, de niveaux des prestations sociales la récolte sera maigre, nulle, peut être négative même (chacune et chacun comprend que le pari sur la croissance pour désendetter la France « forte », celle « qu’on aime » est un pari ! Que la vieille recette de l’inflation sera, est déjà pour les dépenses les plus contraintes, engagée)

La stratégie semble donc claire :

  • Ne pas trop réveiller ces catégories et ces couches populaires, ces jeunes. Il est d’ailleurs significatif que les émeutes contre la vie chère menées par les jeunes de la Réunion ne précipitent pas les candidats au dialogue avec les réunionnais. Ne déclenchent pas une campagne de propositions permettant de combattre la situation indécente de millions de personnes pauvres. Si ce qui se passe à St Denis (974) pouvait ne pas éclater à St Denis (93) ! Que cela reste exotique, spécifique aux Domiens !

  • Donner le change (si ce n’est le juste échange) en courant vers toutes les entreprises de métropole où on peut se faire voir avec des OUVRIERS casqués, en bleu (les photos sont curieusement interchangeables). Salariés qui ont bien intégrés l’effet d’aubaine. Quelque soit le candidat qui se pointe !

  • Miser à fond, à gauche, au centre, à l’extrême droite même sur le rejet mérité, spontané, quasi réflexe de Sarkozy. Rejet qui tourne à la détestation chez une partie de ceux là même qui s’es laissée bernée en 2007 dans l’électorat…du centre et de la droite, jusqu’à son extrême.

Il est d’évidence que nous sommes déjà pour tous les candidats dans une stratégie de second tour, de référendum contre le sortant, de législatives à venir. C’est vrai pour Bayrou, Le Pen, Mélenchon et Joly aussi bien puisqu’il s’agit pour eux de pouvoir « peser ». Sauf qu’à gauche ce qui compte le plus actuellement pour gagner est le report des voix d’un Bayrou (qui ne peut pas cette fois attendre la prochaine présidentielle) et même le report d’électeurs « Le Pen ».

Pour l’instant le second tour 2012 est pensé par les états-majors comme autre chose qu’un rapport Gauche- Droite classique.

Faire de la politique ce serait donc faire de la realpolitik. Il faut rassurer au centre gauche et même droit. Les bémols mis (notamment à l’étranger où la crédibilité, la notoriété même, de la social-démocratie française et européenne sont si faibles) sur la lutte contre la finance, le « poids » des communistes, la forme de la « renégociation » des traités européens, la poursuite du programme nucléaire, ne conduiront pas le « peuple de gauche », ses organisations représentatives, à bouder F. Hollande au second tour. Qui s’y risquerait serait d’ailleurs balayé par ses propres électeurs et paierait au prix fort sa survie politique et institutionnelle (législatives qui suivent).

Difficile à seulement critiquer, en vérité, cette stratégie au sein du parti socialiste. Sauf à se faire traiter de « gaucho ». Y compris d’ailleurs par la gauche de la gauche tant les rôles sont bien distribués. Pour la première fois de ma vie militante mon parti prend même soin d’écarter des portes à portes les camarades qui ne seront pas passés par une phase de formation centralisée ! (Des fois que des adhérents ne collent pas parfaitement à la ligne, soient trop « zélés », ne ciblent pas les bons électeurs potentiels!)

Sauf que les stratégies de deuxième tour dès le premier ont toujours réservé de bien mauvaise surprise à la gauche. La seule inconnue d’une campagne qui se traîne- tant elle apparaît, sur cette stratégie, jouée d’avance – réside dans l’aversion que pourrait ressentir, au moment du vote, des électeurs de centre droit et d’extrême droite, à déposer dans l’urne un bulletin pour un candidat socialiste (quelques précautions aurait-il pris vis-à-vis de cet électorat). Le déficit à gauche, celui de l’électorat pauvre, ne risque-t-il pas alors de vraiment peser ? Par delà ma conviction que cette phase électorale devrait être utilisée pour commencer à élargir les marges de manœuvre pas seulement financières mais démocratiques, culturelles pour construire un autre modèle de développement je trouve que le seul risque de perdre l’élection présidentielle c’est de faire ce pari sur les électeurs de centre droit et de droite. Je ne parle pas d’éthique mais bien de tactique puisque nous sommes sur ce terrain. Peut être que le second tour se jouera tout de même sur une forme (certes atténuée vu le bilan Sarkozy) gauche – droite !

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