Au malaise dans la société, au malaise dans la civilisation s’ajoute maintenant un gros et dangereux malaise dans l’élection.
Ce qui se passe actuellement dans l’opinion française est énorme : près d’un tiers de celle-ci se déclare en accord avec les « idées » de Le Pen, là où il n’y a plus qu’un petit tiers (ils étaient plus de 70% en 2002) qui les réprouve complètement.
La moindre discussion autour de soi, au travail, dans la cité et en famille permet de sentir qu’il ne s’agit pas de sondages qui vont, qui viennent !
En ce moment, où rien n’est joué électoralement mais où une bascule idéologique néfaste est tout de même en cours, les divers tenants d’une nouvelle « Renaissance », culturelle sociale et démocratique ont moins de raisons que jamais à laisser se déployer, ou pire à agiter eux-mêmes, le moignon pourri du et des populismes.
Il n’est réjouissant pour personne de constater que ce qu’on nomme les classes populaires ainsi que la classe ouvrière, sont traversées lors des crises majeures et des effondrements, autant, parfois même plus que les autres, par ce type de « solution ». L’histoire nous a démontré que ce n’était pas une vue de l’esprit ! Même si nous avons toujours du mal à l’admettre et, donc, à réagir en conséquence…
On sait aussi que c’est malgré tout une minorité (certes considérable) de ces « classes » qui passent à l’acte de ce vote extrémiste. Que cette montée est résistible si la gauche, – les gauches – arrivent à faire s’exprimer l’intégralité des électorats, notamment celui le plus éloigné du vote. Plutôt que de se fixer l’objectif de prendre un ou deux millions d’électeurs sur le potentiel d’un autre candidat de gauche, c’est l’électorat d’ensemble, celui le plus sceptique, qu’il faut mobiliser !
D’autant plus que l’autre « malaise dans l’élection » se mesure, à trois mois de l’échéance, par le faible niveau cumulé des candidats de gauche et le recul relatif de ce cumul avec la percée de Bayrou.
Ce n’est pas prendre pour argent comptant les sondages. Là aussi, on le vérifie dès qu’on est présent dans toutes les discussions. L’absence, pour des raisons déjà abordées dans cette lettre, du « réservoir utopique » de l’écologie politique pèse fortement. Ce choix des écolos guidé par une tactique « court termiste » risque de terriblement peser sur l’écologie. Mais aussi, dès l’élection, sur le résultat de la gauche, et, dans tous les cas, même si la gauche gagne, sur le type d’alternative. Le courant souverainiste (encore) interne à mon propre parti (courant protectionniste, productiviste et flirtant donc globalement avec le populisme) juge qu’il peut d’ores et déjà, avant tout résultat dont il sait qu’ils seront mauvais pour les Verts, minorer la place de l’écologie politique à son avis « surestimée » par la direction du Parti Socialiste. Le fait que la politique des chiffres et des notes (PIB, Dette, Score) soient si vite redevenue totalitaire par la lecture « financière » de la crise ; que le qualitatif, surtout s’il n’est pas valorisé médiatiquement, soit ignoré avec mépris par les
directions de partis en dit long sur les régressions à l’oeuvre dans une campagne comme celle-ci (eh oui on peut gagner l’élection et régresser, du moins en partie, en même temps !).
Pour en revenir, car il le faut sans cesse, aux votes d’extrême droite, l’expérience historique nous enseigne parfaitement que l’emprunt, même partiel, de thématiques populistes par la gauche ne mord pas sur cet électorat composite. Elle légitime considérablement par contre, pour le corps social tout entier, la dérive xénophobe, la peur et le dégoût de l’autre !
L’obsession nominaliste anti Sarkozy, le rejet caricatural de tous nos malheurs sur la « finance », les marchés financiers, l’espèce de violence physique qui en ressort peuvent très bien alimenter l’extrémisme.
Je trouve fanfaron et glaçant le « au final ça se terminera entre eux – le Front National- et nous – le Front de Gauche » lancé par J.L.Mélanchon. Stupéfiant le « il faut que la France récupère les cinq milliards d’Euro entre sa cotisation à l’UE et ce qu’elle obtient en retour de l’Europe ». Si ces « facilités » de langage (mais pour un tribun, un politique la langue est performative !) faisaient une politique ce n’est plus au vote utile qu’il faudrait alors appeler au premier tour, mais au vote « révolutionnaire » en faveur de F.Hollande !
Mais, chacun à gauche, à sa part dans cette dérive populiste d’ensemble. Dans cette haine de la pensée où le rejet de l’autre, la faute venant toujours de l’autre, nous sert encore de théorie (Et où la nécessité d’avoir un travail sur le théorique apparaît une vertu « molle »; pas assez virile ?).
Dans l’état où nous avons tous mené (Syndicats, Mutuelles, Coopératives, Associations, Partis) le mouvement social, la gauche et la démocratie française, devant la difficulté inouïe de réinterpréter et d’interpréter nouvellement le monde le plus osé, donc le plus raisonnable, le plus transformateur, le plus urgent résiderai dans la capacité de penser la nouvelle fonction du politique. Au lieu de voir des candidats tétanisés par le flot continu des « mauvaises nouvelles » de la crise et d’emmagasiner les 10, 20, 80 recettes expertes à appliquer en tout et sur toute il devrait s’agir de refaire confiance à la société en la dotant de scènes d’expression et de décisions. Confiance à ses organisations qui trouveraient là moyens de se démocratiser (car nous sommes dans la folie présidentialiste partout; dans la confiscation « cultuelle » et sociale du pouvoir). Confiance à l’égalité politique réelle faisant de tous, alternativement, des dirigés et des dirigeants. Sans quoi, dans la répétition des anciennes formes de gouvernement, dans le « faites moi confiance », il n’y aura pas d’invention de nouvelles réponses.
Dimanche 15 Janvier, j’ai assisté à Paris avec plus de 1000 personnes (bien uniment âgées) à une journée convoquée par ATTAC. Elle a surtout permis d’écouter des « Indignés » venus d’Islande, de Grèce, d’Espagne, du Portugal, d’Italie, de Belgique, des Etats-Unis et… de France. D’entendre leurs expériences de démocratie directe, de tirages au sort, de début de modifications des institutions représentatives (l’Islande étant le « cas » le plus avancé en ce domaine). Cette journée est un des témoignages que la lutte pour l’égalité politique réelle devient l’opérateur politique essentiel de toute transformation. Le liant le plus universalisable d’une nouvelle « Internationale », d’une opinion publique mondialisée en (difficile) formation.
Si je trouve bien discutable, la prophétie que nous serions peut être en France à la veille d’un effondrement des institutions représentatives pourtant effectivement usées, décrédibilisées, captées par une « classe politique » autonomisée, je pense par contre excitant de savoir qu’en
2012, dans notre pays, l’opportunité peut être saisie d’une démocratisation, plus ou moins radicale d’Institutions de démocratie représentative qui ne peuvent plus fonctionner en l’état.
Ce serait certainement le coup majeur porté à la montée, encore résistible à ce stade, des populismes. Le programme du Parti Socialiste stipule « qu’avant fin 2012 » un référendum devrait faire revivre la démocratie dans l’ensemble de nos Institutions. Cette opportunité, qui ne dépend en rien des marchés financiers, il faut impérativement pouvoir la jouer.